Souvenirs d’un pont oublié…

Après avoir eu beaucoup de plaisir à écrire un billet de blogue portant sur le patrimoine bâti du rang des Venne, j’ai eu envie de faire des recherches sur un autre volet de notre patrimoine que j’affectionne particulièrement. Malgré le fait que ce vestige ait disparu, il n’en demeure pas moins que les anecdotes, elles, demeurent. Je veux parler du Pont couvert du rang des Venne !

Tout d’abord, à votre humble avis, pourquoi les ponts étaient-ils couverts ? Les opinions sur ce sujet divergent…

  • Certains croient que les toits étaient conçus pour offrir un abri aux voyageurs et à leurs chevaux lors d’intempéries.
  • D’autres ont émis l’hypothèse que les parois et le toit servaient à masquer les eaux turbulentes afin que les chevaux ne soient pas effrayés lors de la traversée.
  • La supposition suivante est la préférée des éternels romantiques… la tradition voulait que les amoureux se donnaient rendez-vous sous les ponts couverts, d’où leur appellation fréquente « pont des amoureux ».

Toutefois, la véritable raison de couvrir un pont est beaucoup moins empreinte de romantisme… c’était tout simplement pour en protéger la structure qui était directement exposée aux diverses intempéries offertes par nos quatre saisons. Une immense différence de longévité opposait les ponts couverts des structures non couvertes. Ces dernières se dégradaient après une quinzaine d’années tandis que les ponts couverts, eux, résistaient une cinquantaine d’années voire plus, étant donné qu’ils étaient exemptés du plus féroce ennemi des ponts de bois… la pourriture de la structure.

Technique de construction

Le pont couvert situé dans le rang des Venne a été construit en 1928 selon les techniques de la ferme Town, brevetée en 1820 par l’architecte américain Ithiel Town. Celle-ci avait la particularité d’être composée avec des madriers plutôt que des poutres. L’emploi ici du mot « ferme » ne désigne pas l’endroit de prédilection des animaux de la basse-cour mais bien plutôt un terme architectural. Pour les néophytes telles que moi, la précision vaut son pesant d’or. Elle désigne un élément d’une charpente non déformable supportant le poids de la couverture d’un édifice avec un toit à pentes.  Évidemment, dans le domaine de la construction, cet élément est beaucoup plus souvent appelé « un truss ».

Ferme Town élaborée (Merci à M. Pascal Conner pour cette magnifique photo !)

Cette technique a servi à la construction d’au moins 500 ponts couverts au Québec. Malheureusement, on ne dénombre plus qu’environ quatre-vingt ponts couverts au Québec donc si vous avez le privilège d’en apercevoir un, contemplez-le longuement en réfléchissant aux efforts incalculables passés à parachever sa construction. Je tiens à remercier M. Pascal Conner qui m’a gentiment permis d’utiliser ses photographies d’un pont couvert existant situé à Sainte-Geneviève-de-Berthier : le Pont Grandchamp ! N’hésitez pas à consulter son site Web, de magnifiques photos s’y retrouvent pour notre plus grand plaisir.

Anecdotes du passé

Un fait demeure sans équivoque : le pont couvert a servi de cachette à plusieurs jeunes du rang et des environs. Faute de moyens financiers ou encore une astucieuse technique utilisée par les parents pour prévenir les accidents… toujours est-il que les enfants de cette époque ne détenaient pas tous une bicyclette. Il n’était donc pas rare que ces enfants empruntent les vélos des autres en prenant grand soin de pédaler seulement et uniquement sur le tablier du pont afin de ne pas être vus par leurs parents. Une piste de course de 96 pieds de longueur…

Ce fameux tablier a également servi de terrain de jeux aux jeunes adultes… Eh oui ! Le rang des Venne n’étant pas encore asphalté, plusieurs jeunes venaient y faire « crisser » leurs pneus. J’ai même eu ouï-dire que ça arrive encore de nos jours… les temps de prédilection ? Après une averse ou lors d’une légère gelée !

Aujourd’hui, quand je vois des jeunes utiliser la « côte blanche » à cette fin, je me dis que les temps n’ont pas tellement changé. Par contre, ils me permettent d’aiguiser trois de mes cinq sens… Ils utilisent leurs pneus comme des plumes d’écriture afin de laisser de magnifiques zigzags imprégnés dans l’asphalte, ils nous gratifient d’une mélodieuse musique et finalement, nous offrent un parfum très tendre de caoutchouc brûlé. C’est tout de même considérable pour une seule action ! (Sentez-vous un brin d’ironie ?)

Année marquante

L’été 1962 est sûrement bien gravé dans la mémoire des résidents de longue date. En effet, mon père m’en a parlé et plusieurs autres personnes également. Toutefois, étant un témoin oculaire de l’événement, Mme Claire Venne m’en a dressé un portrait assez complet. Elle se rappelle qu’elle et son frère Maurice se préparaient à aller cueillir des petites fraises de champs l’autre côté du pont. Durant ces jours-là, plusieurs camions transportaient du sable et ils étaient aperçus régulièrement par les jeunes cueilleurs. Lors de cette journée mémorable, deux camions sont passés l’un après l’autre. Le premier camion a traversé le pont sans embrouilles. Par la suite, le dernier camion a presque traversé le pont en direction de la Chute-à-Bull. La structure s’étant affaiblie, le tablier du pont a cédé et malencontreusement, l’arrière-train du camion s’est enfoncé dans la partie finale du pont qu’on appelle « quai ». La charge était semble-t-il trop lourde. Personne n’a heureusement été blessé mais la structure, elle, a dû être réparée. En guise de souvenir, après sa réfection, l’inscription « ÉTÉ 62 » a été gravée à la hache à l’entrée du pont. Un vestige d’histoire marqué avec les outils du temps !

Évidemment, il a fallu quelque temps pour que le pont soit complètement reconstruit. Durant cette période, le pont était inutilisable pour les voitures. Par contre, une passerelle avait été érigée afin que les passants puissent y circuler. Lors du début des classes, les enfants devaient alors traverser cette passerelle située au-dessus de l’eau afin de prendre l’autobus qui s’arrêtait de l’autre côté du pont. Mon père se souvient de ces traversées… plutôt inusitées, avouons-le !

Par la suite, le pont couvert a eu encore quelques belles années de vie, mais son existence s’est arrêtée en 1979, il a alors été démoli. C’est dommage de démolir une si magnifique structure, mais j’imagine que les raisons pratiques l’ont emporté sur les préférences esthétiques ! En 2006, les employés municipaux ont refait le tablier du pont qui avait besoin d’un peu d’amour !!!

Après en avoir tant entendu parler, il est sans équivoque que j’aurais beaucoup aimé voir de mes yeux ce fameux pont couvert. Heureusement, il existe quelques photographies immortalisant ce beau vestige, vous en trouverez quelques-unes annexées à ce billet. Elles ont été obtenues avec l’aimable autorisation du Comité Historique de Saint-Côme.

Si vous aussi vous aimez le patrimoine bâti, vous serez sans doute heureux de savoir que la MRC de la Matawinie a dressé un inventaire du patrimoine culturel et naturel de notre beau village. Plusieurs fiches sont consacrées au patrimoine bâti. Vous pouvez consulter ce document en cliquant ici.

De plus, si vous détenez des photos de ce pont et que vous souhaitez les partager, n’hésitez surtout pas ! Il me fera plaisir de les joindre à ce billet pour le plus grand bénéfice de notre lectorat.

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3 Comments

  1. Francois gauthier

    bonjour
    qui a ecrit ce texte?……j`ai très bien connu ce pont, enfant et adolescent, bizarre qu`il ait été détruit, à l`époque,on affirmait que des jeunes y avaient mis le feu.
    Je résidait à l`époque à Chicoutimi, mon ami pilote de F- 18 avait fait un exercice qui consistait à prendre une photo de ce pont en partant de l`aéroport militaire de Bagotville au Saguenay! Qu`elle ne fut pas ma surprise en reconnaissnt ce pont! j`espère la retrouver et vous l`envoyer, c`était il y a environ 42 ans!

    au plaisir François Gauthier

    • mpguzzi

      Bonjour M. Gauthier,
      C’est la talentueuse Isabelle Venne qui a écrit ce billet. Vous pourrez lire ses autres billets ici.
      Votre histoire est très intéressante !! Il nous fera plaisir de publier vos photos lorsque vous les aurez retrouvées. Cela doit être très impressionnant à voir avec une vue du ciel !
      Merci pour votre commentaire et au plaisir !

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