Trois magiciens dans un royaume de glace

Le Festival Saint-Côme en Glace, c’est un joyau du nord de Lanaudière. On est rarement témoin d’un investissement personnel de cette ampleur, d’une telle mobilisation de la part des citoyens d’un aussi petit village. Surtout avec ce niveau de talent là.

Nous sommes jeudi après-midi, le 19 janvier 2017. C’est une journée grise, il fait un gros 2 degrés au-dessus de zéro. Donc ça fond. Une météo comme celle-là, c’est critique pour plusieurs personnes à Saint-Côme, à l’approche du Festival.

J’ai trois rendez-vous, avec des sculpteurs bénévoles. Ma mission ? Les interviewer pour vous les présenter, à travers ce blogue. Je me sens honorée. J’espère, chers lecteurs, que vous lirez ce billet jusqu’au bout.

La fée de la glace

Mon premier rendez-vous avait lieu en face de la quincaillerie. Avant même de dire « bonjour, comment ça va ? », ma bouche s’est ouverte, béante, et tout ce que j’ai pu dire c’est « Woooooowwww ! »

Devant moi s’épanouissait un magnifique elfe féminin ailé assis sur d’immenses pétales. La sculpture d’Annie-Ève Larochelle était presque terminée, il n’y manquait que quelques coups de ciseaux, pour la finition.

Annie-Ève Larochelle et son elfe

« Qu’est-ce qui t’inspire pour trouver tes sujets ? - C’est ma fille ! Elle a 8 ans, elle adore les fées et les princesses, les héros médiévaux ou les créatures fantastiques. Je fais ce qu’elle me demande ! D’ailleurs, plusieurs amis m’ont dit que mon personnage de cette année lui ressemble. Aussi, je trouve souvent mes modèles sur Internet. »

modèle sculpture Annie-Ève Larochelle

Avec ses 25 années d’expérience derrière le foulard, Annie-Ève est maintenant une véritable icône du Festival à Saint-Côme. Initiée à cet art par son père alors qu’elle avait 11 ans, ses sculptures ont depuis été des incontournables.

À ses débuts, Pierrot (son papa) l’incitait à se surpasser, en faisant une œuvre plus grande, plus complexe, plus belle que celle de l’année d’avant. Si depuis longtemps son père n’intervient plus dans sa création, elle n’en a pas moins intégré sa passion et son goût du dépassement.

Pour elle, la température douce est idéale pour sculpter. « À condition que ce soit nuageux ! La glace est plus souple, c’est plus facile pour travailler au ciseau, et faire les détails. Le seul inconvénient : c’est trop chaud pour pouvoir “slotcher” (coller des morceaux ensemble avec de la neige mouillée). Pour que cette technique fonctionne, il doit faire très froid afin que ça fige bien et rapidement. Mais pour le ciseau à bois, lorsque c’est froid, des fois ça fait fendre la glace trop fort ou à des endroits non voulus. C’est moins bon. »

« Tu te sers d’une scie à chaîne ? » (J’ai toujours été admirative, voire jalouse, des femmes qui savent manier une chain saw, fouille-moi !)

scie à chaîne

« Oui, j’en ai trouvé une toute petite que je peux manipuler facilement. L’an prochain, je vais allonger la blade. Et l’allonger un peu tous les ans, jusqu’à temps d’en avoir une de taille standard et devenir totalement autonome. Pour l’instant, je demande à un gars de venir “dégrossir” mes blocs pour me partir. »

« Qu’est-ce que ça t’apporte, le Festival ? »

« Le plaisir d’être dehors l’hiver ! Pour moi c’est la plus belle façon de profiter de cette saison. C’est très physique, sculpter. On n’a jamais froid ! Et en même temps, c’est créatif. J’adore ça ! Le Festival est aussi l’occasion de faire des retrouvailles avec des amis que je ne vois pas souvent le reste de l’année. »

Si j’ai bien compris, c’est très social à Saint-Côme. Les artistes se rassemblent tous les vendredis soirs pour boire un coup et fraterniser. Avis aux intéressés, ici, on consomme de la bière et du Caribou.

« Tu as mis combien d’heures de travail sur ta sculpture ? »

« J’ai commencé la semaine passée. J’y travaille tous les jours du matin jusqu’à 17 h. Je voulais la terminer avant de prendre l’avion. Je pars dans le Sud après demain ! »

Annie-Ève sera de retour à temps pour le Festival, ne vous inquiétez pas ! Et vous pourrez la voir encore à l’œuvre si vous venez à Saint-Côme. Il lui faudra faire les retouches nécessaires, suite aux dommages causés par le soleil et les temps doux qui sont annoncés.

« Je sais que je vais devoir refaire les ailes à mon retour. »

Mais cela ne semble pas inquiéter l’artiste le moins du monde.

Le sculpteur monumental

C’est un peu plus loin sur la rue principale que j’avais rendez-vous avec David Morin, alias Dave. « Quand tu vas voir une grosse pelle mécanique, c’est là » m’avait-il indiqué.

En constatant l’ampleur des blocs à déplacer, j’ai compris pourquoi la pelle. Avec le bénévole, monsieur Serge Arpin, dedans.

Serge Arpin

Huit blocs de 4 pieds X 8 pieds. Chacun d’eux doit peser quelques tonnes.

Blocs David Morin

Ils seront groupés par deux, pour faire les 4 roues d’un loader grandeur nature. Un gros avec une pelle qui a des dents, tsé. Dave est opérateur de machinerie lourde pendant la belle saison. Pour le Festival, il “construit” une énorme machine, toujours plus grosse que celle de l’an passé.

« Chaque année, c’est moi qui fais la plus grande sculpture du village », me dit-il avec fierté. L’ambition et le désir du dépassement, c’est une particularité des sculpteurs sur glace ça ?

« Est-ce que je peux voir la photo du loader que tu vas faire ?

– J’ai pas de photo.

– T’as un croquis alors ? Une maquette ?

– Non. J’ai une mémoire photographique. »

« Oh ! Il est fort ! » me suis-je dit.

Afin de compléter son œuvre, David va devoir s’y mettre pendant 3 semaines, incluant les soirs et les fins de semaine. Aussi, 4 autres gars vont l’aider, en plus de monsieur Arpin qui va manœuvrer la pelle pour placer ses blocs. Vous aurez donc le bonheur de le voir en train de travailler si vous allez à la première semaine du Festival.

David Morin

« Au début, j’avais recruté 12 personnes pour m’aider. Finalement, ya juste mes 4 fidèles chums qui sont restés sur l’équipe. Une chance que je les ai. J’avancerais beaucoup moins vite sans eux. Si tout va bien cette année, j’espère avoir le temps de faire des chaînes à placer sur les pneus de mon loader. » Des maillons en glace, il va sans dire…

C’est la première année que David fait partie du comité organisateur du Festival. C’est lui qui coordonne l’installation des blocs un peu partout dans le village après la sortie de glace. Aussi, il offre du soutien aux sculpteurs en allant dégrossir leurs blocs avec la scie à chaîne. « Je suis content de faire ça pour Saint-Côme. Il faut s’impliquer pour que le Festival continue d’avoir lieu. »

David a 12 ans d’expérience comme sculpteur. Il a commencé à 14 ans avec son frère. Sa première sculpture ? Une bouteille de bière, un peu croche. « Les premières années, on était pas mal sur le party… »

Après, il a fait des personnages. « Je n’étais pas bon dans les personnages. Alors j’ai décidé de faire plutôt des assemblages. Je suis plus à l’aise là-dedans. »

Contrairement à Annie-Ève, David était contrarié par la météo, trop douce à son goût. « C’est pas une journée pour assembler. J’ai besoin du froid pour que ça gèle bien entre les blocs que je colle ensemble. Va falloir y aller lentement et attendre avant d’en ajouter d’autres. »

Il m’explique qu’il est ravi de la qualité de la glace, même s’il aurait aimé qu’elle soit plus épaisse. Il va retirer une partie de la fausse glace (blanche), mais pas toute, pour pouvoir faire un jeu de contraste de couleur entre le blanc et la glace bleue pour écrire la marque du loader. Une astuce de sculpteur…

« As-tu déjà été invité à aller sculpter ailleurs ? »

– Oui, à Québec. Mais les dates tombaient en même temps que celles de Saint-Côme, alors je n’ai pas pu y aller.

– As-tu eu un mentor, un prof, pour te montrer ?

– Pierrot Larochelle m’a donné des conseils. Mais j’ai pas mal appris tout seul. »

(Il semble que ce monsieur ne se soit pas contenté de coacher sa fille…)

Le metteur en scène

C’est à la nuit tombée que j’allais rencontrer Marc Riopel devant la boutique amérindienne. Papa de deux jeunes enfants et ébéniste à temps plein, c’est exclusivement le soir qu’il travaille sur son œuvre.

Marc Riopel

« Avec les spots, ça va beaucoup mieux pour voir les reliefs et contrôler ce qu’on fait. »

En voyant l’effet de son éclairage, j’avoue que je comprends son point de vue.

« Tu sculptes jusqu’à quelle heure ? »

« Souvent jusqu’à 10 h 30 – 11 h. Des fois, je me “perds” et je continue au-delà de minuit sans m’en rendre compte. »

Ça fait plus de 10 ans que Marc participe au Festival. « J’ai toujours su que je pouvais sculpter. À l’école j’étais bon avec la plasticine et l’argile. »

Sa spécialité ? Les scènes, avec des personnages. Souvent des cartoons. Lucky Luke, les Schtroumfs, Astérix, les Simpsons, etc. Ses mises en scène contiennent donc des décors et plusieurs personnages en action. Cette année, Mario Bros sera à l’honneur. La scène inclura aussi Bowser et un pont qui surplombera de la lave (en glace ? Wow !), comme dans le jeu vidéo.

bowser

Un des personnages était déjà pas mal travaillé. « C’est Benoit, le conjoint d’Annie-Ève qui l’a fait ! Avant, j’aimais mieux travailler seul, pour pouvoir décider et garder le même style. Maintenant, je préfère sculpter en équipe. Comme je manque de temps, c’est moins rushant. Et ça me permet de coacher la relève, par exemple Jessica Courtemanche qui sculpte avec moi. “Jess” fait partie du comité organisateur du Festival. J’y ai déjà été aussi, avant d’avoir les enfants. Là, je n’ai plus le temps. »

Marc est venu sur le site de sa sculpture ce soir-là seulement pour me parler.

« Il fait trop chaud, la glace est trop molle. J’aime vraiment mieux travailler au ciseau quand il fait froid, ça en enlève plus en même temps. C’est plus efficace. »

« Ça ne fend pas trop ? »

« Ben non. »

Comme quoi les sculpteurs n’ont pas tous les mêmes préférences…

« Combien de temps vas-tu mettre pour ta sculpture ? »

« Sûrement au moins 40 heures. »

« Qu’est-ce que ça t’apporte, le Festival ? »

« L’opportunité de sculpter la glace sans frais. Partout ailleurs dans les concours, les participants doivent payer pour leur glace. À 200 $ le bloc, c’est très dispendieux ! Ici, la glace est fournie gratuitement aux artistes et on nous prête des outils en plus. On est vraiment privilégiés ! Mais ça, on dirait que les gens du village ne le savent pas, ou ils l’oublient. On devrait être fiers de ce qu’on fait et de ce qu’on offre aux sculpteurs. Même à Québec, ils n’ont presque pas de glace. À part le Palais de glace, tout est fait en neige. On est chanceux à Saint-Côme qu’une équipe spécialisée travaille dès que la météo le permet pour entretenir le lac et nous produire une glace de qualité la plus épaisse possible. Moi, je veux profiter de cette occasion. »

« Qui t’a enseigné à sculpter la glace ? »

« J’ai appris tout seul. Pierrot Larochelle m’a aidé un peu au début. »

(Tiens tiens… Encore lui !)

Saint-Côme en glace, un festival à s’approprier

La question de la relève a été un sujet chaud lors de mes trois entrevues.

 Chers lecteurs, cette section de mon billet va intéresser plus particulièrement les tripoteux, patenteux, gosseux de leurs mains, et autres bidouilleurs parmi vous. Les autres, vous pouvez passer tout de suite à la conclusion, si vous êtes pressés.

Annie-Ève : « On recrute tout le temps pour la relève. Habituellement on a 50 sculptures, cette année, ça va plutôt tourner autour de 30. On invite tout le monde à participer. Pas besoin d’habiter à Saint-Côme, ni d’être un artiste ni même d’avoir des habiletés artistiques. Si vous pensez qu’un personnage soit trop ardu pour vous, bâtissez quelque chose de plus carré, comme une petite maison ! »

David : « C’est de plus en plus difficile de recruter les jeunes. Ils sont tous pognés devant leurs écrans. Ils ne jouent pas dehors, ils ne sont pas en forme. Il faut l’être pour sculpter ! C’est physique, c’est à l’extérieur, on est en contact avec les éléments. Les gens se donnent plein d’excuses pour ne pas participer : c’est trop difficile, il fait trop froid, c’est trop de travail, je ne suis pas assez talentueux pour faire comme toi, etc. C’est dommage que les gens se comparent à moi ou aux autres sculpteurs d’expérience. C’est niaiseux, on n’était pas bons de même au début ! »

Marc : « J’essaie de recruter et d’aider la relève tant que je peux. À chaque année, il y a une relève qui m’aide. Toute contribution que quelqu’un peut apporter est utile. Je me souviens de l’année où j’ai fait une scène avec Astérix et Obélix. J’ai mis des menhirs tout le tour. J’avais de la misère à trouver de l’aide pour sculpter une roche… Come on ! Tout le monde peut sculpter une roche ! »

Annie-Ève : « Venez avec votre croquis, présentez-vous au Bureau d’Accueil Touristique ou ici à la quincaillerie. On va vous donner du feedback sur votre projet à savoir s’il est réaliste ou s’il comporte des difficultés particulières. On va vous fournir le bon nombre de blocs de glace, vous fournir un emplacement et vous prêter des outils. Même en étant débutant, on peut facilement faire une belle sculpture en trois jours. Prévoyez-vous un long week-end, en famille si vous voulez ! On peut aussi vous trouver des places où dormir gratuitement si vous venez de loin. On est accueillants à Saint-Côme ! »

David : « Vous pouvez demander la permission aux résidents de Saint-Côme de vous installer sur leur terrain pour faire une sculpture. Dès que l’approbation est donnée, je fais livrer les blocs dont vous avez besoin. Ça ne vous coûte rien !

L’an prochain, on pense faire des approches dans les écoles secondaires et les cégeps pour recruter des jeunes.»

Marc : « Si vous songez à essayer la sculpture sur glace, allez-y ! Arrêtez d’y penser, et faites-le ! Vous ne le regretterez pas !».

Allez-vous lire jusqu’à la fin ?

Chers lecteurs, si vous vous sentez le moindrement interpelé par le message de ces magiciens du Festival Saint-Côme en Glace, que diriez-vous de passer à l’action ?

Voici quelques pistes :

  • Venir faire un tour à Saint-Côme et profiter de la programmation du Festival, du 27 janvier au 12 février 2017
  • Participer à l’atelier d’initiation à la sculpture sur glace (C’est à 12h30 le 12 février, présentez-vous au Bureau d’Accueil Touristique)
  • Vous porter volontaire pour aider un sculpteur d’expérience avec son projet (une belle opportunité pour apprendre !)
  • Proposer un projet d’une première création de sculpture de votre cru
  • Prêter main-forte comme bénévole pour l’organisation du Festival
  • Boire de la bière et/ou du Caribou avec les Comiens et Comiennes
  • Toutes ces réponses !

Avez-vous assez de choix ?

À tous et toutes, je souhaite un bon Festival !

(Et merci tellement d’avoir lu jusqu’à la fin !)

Marie-Jacques
Résidente de Saint-Ambroise-de-Kildare
Blogueuse invitée

Dépliant de la programmation du Festival Saint-Côme en Glace (.pdf)

Festival Saint-Côme en Glace 2017 -

 

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3 Comments

  1. Nicole Vallée

    Ça fait quelques années que nous allons voir ces chefs-d’oeuvre,ça vaut le détour je vous l’assure et comme le dit si bien Annie-eve c’est un bon prétexte pour prendre l’air.Habillez-vous chaudement et profitez-en.

  2. poncelet

    Félicitations de la Belgique ,dommage que c’est si loin de chez nous !
    Félicitations aux artistes et aux organisateurs .Nous avons reçu ce message de la part de Madame Françoise Vigneault de St Come .

  3. maxcc magicien

    Je suis magicien et ce que vous faites est … magique !

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