La drave… portrait d’autrefois

Durant plusieurs années, certains hommes courageux de Saint-Côme ont exercé un métier difficile et dangereux. Ces hommes étaient draveurs ou raftmans !!! Après avoir lu l’excellent livre de Mme Raymonde Beaudoin, La vie dans les camps de bûcherons*, je me suis dit : pourquoi ne pas écrire un billet de blogue portant sur ce sujet passionnant? Ce billet n’est pas écrit pour inciter les gens à tenter une expérience de drave à la maison (surtout pas) mais plutôt pour faire revivre cette époque révolue le temps de quelques lignes écrites sans prétention.

Mes souvenirs…

Je me rappelle étant plus jeune avoir regardé un documentaire sur la drave, probablement diffusé lors d’une émission de La Semaine Verte, émission fort prisée chez la famille Venne ! J’étais fascinée de voir ces hommes tenir en équilibre et même marcher sur ces billots flottants avec pour seul outil une perche de drave. Quel exploit tout de même ! Moi, qui suis capable de perdre pied sur un terrain très stable, je n’ose même pas penser aux nombreuses chutes que j’aurais faites…

Mais qu’est-ce que la drave ?

La drave est en fait l’ensemble des activités de manipulation des troncs d’arbres coupés en billots, effectuées dans le but de les acheminer à un endroit donné par flottaison. Au printemps, lorsque le temps se réchauffait, les rivières emportaient ce que les bûcherons avaient coupé et soigneusement entreposé sur celles-ci durant l’hiver. Évidemment, les cours d’eau ne faisaient pas tout le travail, les draveurs apportaient leur concours. Ils étaient équipés d’une perche de drave (aussi appelée un tourne-billes) et ils dirigeaient le bois vers les scieries. À l’occasion, lorsque trop de grumes étaient amoncelées à un même endroit, de la dynamite devait être employée avec précaution afin de les déloger.

Rencontre avec un draveur…

Je me suis entretenue avec M. Jean-Louis Thériault de Saint-Côme. Son père était « foreman » pour la compagnie Consolidated-Bathurst, il a commencé la drave à l’âge de 13 ans, c’était en 1936. Il ne voulait plus aller à l’école… il est donc allé travaillé avec son père et ses deux autres frères. Leur travail consistait à acheminer, à un endroit donné, ces « pitounes » de quatre pieds en dérive contrôlée. Les hommes travaillaient à partir du bord de l’eau ou dans des barges. Être draveur, c’était un métier dangereux et malgré tout, M. Thériault me disait à quel point il avait hâte que le printemps revienne pour retourner draver. Pour reprendre ses dires : « Au printemps, on avait hâte, c’était une vraie maladie ! » Le plus cocasse, c’est que tous ces hommes travaillaient toujours à proximité de l’eau et que quasi personne ne savait nager. Incroyable !

C’était donc un rendez-vous au printemps, lors de la fonte des neiges, et la drave se poursuivait jusqu’au mois de juin et parfois même juillet. Dans le cas de M. Thériault, le périple commençait à Saint-Ignace (au nord de Saint-Michel-des-Saints) et se poursuivait pendant presque 4 mois. Pensez-y, travailler en bordure de l’eau ou carrément avec de l’eau à la ceinture, et ce, jour après jour, revenir au camp vers 18h et retourner au travail à 5h le lendemain matin. Leurs pauvres pantalons n’avaient assurément pas le temps de sécher. C’étaient des hommes endurants, capables de braver les intempéries que nos printemps nous offrent.

Durant notre conversation, une interrogation me trottait dans la tête… Même si pour beaucoup de gens les questions salariales sont un véritable tabou… je me suis risquée à poser LA question.

Moi : Vous n’êtes pas obligé de répondre à toutes mes questions mais vous souvenez-vous du salaire que vous aviez ?

Thériault : Bien franchement ma p’tite fille, tu travaillais 55 heures, tu avais 55 piastres. C’était bien payé pour le temps.

Vous allez peut-être me trouver curieuse… mais moi je trouvais la question pertinente ! Intéressons-nous maintenant à une journée de travail classique à cette époque.

Journée type pour un draveur de « pitounes »

La levée du corps se faisait à 4h du matin pour la cinquantaine d’hommes habituellement présents dans ces chantiers. Ils prenaient un bon déjeuner et partaient pour leur lieu de travail à 5h. Ils effectuaient leur travail durant l’avant-midi, jusqu’à ce que le porteur de viande arrive. Et oui, un homme était désigné pour apporter le lunch du midi aux travailleurs. Il faisait également un feu pour qu’ils se réchauffent. Une heure plus tard, après avoir bien mangé et s’être enfilé une bonne grosse tasse de thé chaud, le travail reprenait de plus belle. Ils revenaient au camp vers 18h-19h. C’étaient de grosses journées éreintantes. Par contre, lorsque le vent était contre eux, ils ne pouvaient pas travailler. Ils partaient chaque matin et ne revenaient que le soir, que le vent soit bon ou mauvais.

Lorsque les campements changeaient de place, les hommes se faisaient aider de chevaux. Ils commençaient par déménager la cuisine. Ensuite, suivait le reste du campement. Ça demandait de l’organisation !

Le mythe des « beans » est enfin dévoilé !

Afin d’être capables d’accomplir un travail aussi exigeant physiquement, c’est bien entendu que les hommes devaient être bien nourris. C’est ce que m’a affirmé M. Thériault. Ils mangeaient aussi bien que dans les noces, selon ses dires. C’étaient des Morin de Saint-Côme qui s’occupaient de la « cookerie » et il semble qu’ils étaient reconnus pour leur bonne nourriture. La légende voulant que ces pauvres hommes soient uniquement alimentés de « beans » est donc fausse. Voilà, je me sens mieux.

Quelques anecdotes…

Tomber de sommeil

Les hommes effectuaient un travail difficile et très exigeant physiquement. Ils étaient donc très fatigués lorsque l’heure de tomber dans les bras de Morphée était arrivée. M. Thériault m’a raconté que leur camp était pourvu de lits à deux étages. M. Victor Payette était tellement fatigué que lorsqu’il est tombé du deuxième étage de son lit, il ne s’est même pas réveillé. C’est ce qu’on appelle « tomber de sommeil ».

Respect de l’employeur

Un soir où les hommes attendaient en groupe pour rejoindre le camp, ils se sont mis à critiquer le contremaître et à parler contre lui… tout ça en ne s’étant pas aperçus que ledit contremaître était à proximité. Sur le moment, il n’a rien dit. Toutefois, le lendemain matin, il a convoqué tous ceux qui l’avaient critiqué et les a congédiés. « Allez-vous en, vous avez assez bavassé de moi ! » Ce petit écart verbal leur a coûté leur emploi. Les syndicats n’avaient pas encore atteint leur popularité à cette époque, disons.

Fin de la drave…

Le débat entourant les dégâts causés par la flottaison des billots faisant rage depuis les années 1980, la drave a été interdite en 1995. Cette prise de conscience écologique a été motivée par les études réalisées à l’effet que l’eau était contaminée par le mercure présent dans l’écorce des résineux. Outre la pollution engendrée par cette activité, la perte en vies humaines a sûrement été le plus grand bémol à ce métier qui a, somme toutes, fortement contribué au développement général de nos régions.

Donc, je lève mon chapeau bien haut à tous ces hommes qui ont travaillé d’arrache-pied à l’essor économique de nos campagnes. Ces précurseurs nous ont pavé la voie afin que la nôtre soit plus aisée et recouverte de moins d’embûches que la leur !

 

P.S. Si vous désirez en apprendre davantage sur l’histoire de la drave à Saint-Côme, n’hésitez pas à vous rendre au Parc Régional de la Chute à Bull où des aires d’interprétation sont aménagées pour votre bénéfice.

Un énorme merci à M. Thériault d’avoir accepté de partager ses souvenirs avec moi. L’écouter était un réel plaisir ! Je tiens à remercier également le Comité Historique de Saint-Côme pour les photos insérées dans ce billet.

 

*Disponible à votre Bibliothèque municipale

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3 Comments

  1. Louise Bernier

    Je trouve fascinant de lire l’histoire de nos ancêtres. Merci beaucoup pour cette belle lecture.

  2. Louise-Odile Paquin

    J’ai connu St-Côme par mes parents qui ont acheté un petit chalet au Lac Clair en 1959-60. C’était sauvage et j’ai eu l’énorme chance d’y passer mes années d’adolescence. J’ai adoré St-Côme et ses gens; les Morin, les Venne, les Thériault, les Gaudet, et tant d’autres. Quand mon père a vendu le chalet après le décès de ma mère, ça m’a pris des années à m’en remettre…et puis la vie a voulu que j’y revienne et j’y suis encore avec toujours ce grand amour de cet endroit incomparable. La chaleur et la générosité des gens, la musique, les créations sur glace, les endroits magiques de St-Côme en font un petit paradis. Merci de raconter la vie, celle-là de ces hommes forts, celle-là de ces femmes qui travaillaient aussi fort pour la survivance de notre race !

    • Isabelle Venne

      Merci Mme Paquin pour votre beau témoignage !

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